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La lettre du Président
Tout le monde s’accorde désormais sur la violence de cette crise économique et financière planétaire, la plus dévastatrice depuis celle des années 30. A l’évidence, aucune banque, aucun gérant d’actif, aucun banquier privé ne pouvait en anticiper l’ampleur et aucun ne peut prétendre en évaluer la durée, encore moins en esquiver toutes les conséquences.
Notre groupe, nos gérants et nos clients souffrent ensemble de l’effondrement des marchés. Et ensemble nous faisons face parce que nous bénéficions des spécificités d’une banque familiale. J’en mentionnerai trois :
D’abord, nous ne nous autorisons pas à prendre des risques majeurs. Si nous subissons forcément quelques dégâts collatéraux de la crise mondiale, nous sommes mieux abrités que beaucoup. Et nous partageons cette prudence instinctive avec toutes les entreprises à capitaux familiaux, dont les performances durables ont été amplement démontrées. Nombre de banques n’ont survécu qu’en faisant appel massivement à de nouveaux actionnaires, souvent même aux Etats ou aux fonds souverains. Alors que notre maison perdrait son âme sans son actionnaire qui lui prête son nom, sa culture, sa tradition à travers les générations. Les managers de notre groupe, d’ailleurs associés au capital, veillent sur les fonds propres, car ils préservent ainsi un actif essentiel de nos banques, le nom. C’est-à-dire la réputation attachée à ce nom, restée intacte depuis 250 ans malgré les révolutions, les guerres, les persécutions, et les secousses de marchés, parfois aussi dévastatrices.
Ensuite, nous n’avons jamais dévié de notre cœur de métier, la gestion d’actifs et la banque privée. Non pas que notre spécialité nous mette à l’abri de tous les risques et de toutes les erreurs. Mais cette fidélité à notre savoir-faire traditionnel explique que toute l’attention de notre maison est intégralement concentrée sur la maîtrise des extrêmes difficultés de la crise actuelle. Nous pensons que la fidélité de nos clients et de nos équipes se nourrit de la fidélité de notre groupe à son unique métier.
Enfin, notre famille, forte de plus de deux siècles d’expérience, sait qu’il n’est point de construction et de préservation des patrimoines sans respect de la durée. Le principal enseignement de cette crise restera la nécessité de compter avec le temps, que l’impatience du gain a dissipé dans les années récentes. Le taux d’intérêt, qui n’est autre que le prix du temps, s’était noyé dans l’inondation de liquidités des années 2000, et cette gratuité du crédit n’était que mépris de la durée. Pour notre Maison, comme pour notre clientèle, nous ne recherchons pas le brio instantané, mais bien plus la performance à long terme.
Si la crise mondiale devait s’aggraver encore, il est clair que la quasi-totalité des actifs, pas seulement financiers, seraient malmenés pour longtemps. Mais si la maîtrise de la crise progresse, si les dirigeants des grandes nations ne se laissent pas entraîner dans la mortelle randonnée des égoïsmes nationaux, il est certain que la convalescence sera fertile en opportunités. Surtout pour les maisons robustes qui, n’ayant pas chanté tout l’été, ont conservé quelques munitions, non seulement pour l’hiver, mais aussi le printemps.
Je n’évoquerai pas les occasions scandaleuses où la finance profiterait des dégâts qu’elle a elle-même causés. Mais je veux parler des vraies opportunités qui seront sans doute les voies royales de la nouvelle croissance. Il m’en vient deux à l’esprit, que notre famille et notre groupe cultivaient déjà avant la crise.
L’écologie d’abord. Non pas celle qui interdit, freine, immobilise, attriste. Mais celle qui favorise la croissance parce qu’elle lui apporte de nouveaux projets pour la rendre durable. L’actuel président américain, de ce point de vue, amorce un tournant décisif pour le monde. Il était temps ! Car nous ne sommes plus face à un choix, mais une ardente obligation envers nos enfants.
Les puissances émergentes, ensuite. Après avoir rêvassé au découplage, on imagine l’effondrement. La Chine, l’Inde, l’Amérique Latine ne méritent ni cet excès d’honneur, ni cette indignité. C’est une évidence que la démographie et l’épargne sont les carburants des locomotives du futur. Notre groupe est déjà présent dans ces pays et souhaite y fortifier son influence. Nous voulons que notre savoir-faire profite au nouveau monde et que nos investisseurs bénéficient avec nous de cet eldorado à venir.
Pour l’heure, je sais que cette violente crise a provoqué de graves saignées dans les patrimoines, et je n’échappe pas à la règle. Je remercie nos clients de la confiance qu’ils ont bien voulu nous renouveler et de leur parrainage : toutes nos banques ont accueilli nombre de nouveaux comptes en 2008. Ce ne sont pas seulement les secousses des grands établissements qui expliquent cet afflux de confiance, mais plutôt notre style de gestion. Nous avons toujours voulu être meilleurs dans la préservation des patrimoines. Beaucoup des techniques développées dans nos maisons visent une protection renforcée dans les produits performants.
Notre blason familial illustre bien ce retour à la sagesse traditionnelle qui guidera la finance de demain. « Concordia, Integritas, Industria ». Concordia : l’union, celle du village planétaire, seule capable de faire reculer la crise, d’associer les masses émergentes à la reprise, de discipliner le risque climatique. Integritas : l’éthique, c’est-à-dire le respect mutuel du travail et du capital sans lequel le système se déchire. Industria : car il n’y a pas de respect des clients et des collaborateurs sans celui du métier, au sens artisanal du terme, que l’abus du levier financier avait cru pouvoir reléguer dans l’arrière-boutique.
Notre groupe fut réservé dans les années d’opportunités folles. Il peut sortir de sa réserve dans les années d’opportunités sages. En chinois, le mot crise s’écrit en deux idéogrammes, dont l’un désigne le danger et l’autre l’opportunité qui, en 2009, année du bœuf, ne peut être que sage.
Baron Benjamin de Rothschild.
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